Romain et Clara à Buenos Aires

La tramite du désert

Expliquons d’emblée le jeu de mot spectaculaire du titre : un tramite (prononcez tramité) veut dire « démarches administratives », synonyme pour nous de longue période d’attente désespérante. Presque un an à se battre avec l’administration pour obtenir toutes les autorisations préalables au lancement des travaux. Je l’évoquais dans un article précédent, le combat fut long et épuisant. Mais, comme souvent dans ces cas là, les galères deviennent drôles passé un certain temps. Nous vous livrons donc un récit de guerre, historique, inspiré de faits réels, que j’ai failli écrire à la troisième personne tant cette campagne rappelle celles des plus grands conquérants et qui servira de manuel face aux tramites pour les générations futures.

 

En aout 2012, tout heureux d’avoir acheté un vieil immeuble de San Telmo, satisfaits des plans proposés par l’architecte, nous pensons pouvoir rapidement attaquer le gros œuvre. Il nous faut cependant présenter les plans à la mairie avant de commencer. Nos troupes craignent les frappes ciblées de l’administration et leurs puissants missiles dénommés « Clausura » et « Juicio »*. Pourtant, nous partons au combat la fleur au fusil, nos chefs d’états-majors prévoient une guerre courte et pense pouvoir effectuer un blitz sur la mairie et obtenir les permis en trois mois. Optimistes, nous recrutons un gestor, spécialiste des missions infiltrées, il a ses entrées dans l’administration, sait à qui parler, qui inviter à déjeuner et qui éviter dans les couloirs de la mairie. C’est un métier officiel très répandu en Argentine, une unité de forces spéciales qui se nourrit de l’obscurité qu’imposent les dédales administratifs locaux. Il a un contrat et n’est payé que sur présentation de sa cible –notre aviso de obra- abattue. Un vrai chasseur de primes. Le gestor est notre éclaireur sur le front, il combat dans les tranchées et se retourne vers nos lignes arrière fréquemment pour obtenir des munitions. Il nous annonce qu’il faut passer par quatre étapes à prendre une à une avant de remporter la victoire. Quatre places fortes avant le boss final.

 

Nous lançons l’offensive avec quelques plans architecturaux bien ciblés, des copies certifiées attaquent sur les flancs et des signatures assermentées chargent avec furie et portent le coup de grâce. Les deux premiers bunkers tombent après trois mois. On a déjà du retard. Mais le moral reste bon.

L’aube se lève sur le quatrième mois, la brume s’épaissit à l’horizon et notre prochain objectif se dessine entre les volutes épaisses qui s’échappent des carcasses des deux premiers permis abattus. Toute cette fumée n’annonce rien de bon. Le troisième objectif s’annonce plus coriace : APH (prononcez A – P – haché). Notre immeuble se situe dans le quartier de San Telmo, berceau historique de la ville, qui est logiquement le seul barrio protégé par une législation spécifique concernant les bâtiments historiques, et se trouve donc dans la zone APH (Áreas de Protección Histórica). Nous réunissons nos valeureux généraux pour mettre au point notre stratégie. Éviter de tendre le bâton pour se faire battre est primordial. Nos plans de bataille sont épurés du superflu qui pourrait attirer l’attention des sentinelles adverses. Cette fois, nous lançons l’offensive sans savoir dans quel bourbier nous envoyons nos soldats. La riposte ne tarde pas à se faire sentir. Les hommes du Colonel APH sont précis et bien organisés. Ils nous affaiblissent à coup de refus de nos plans de façade et exigences concernant nos escaliers. Une de nos chambres est grièvement touchée, avec la morphine pour seul réconfort, elle disparaît sous les bombes municipales et devient un vestiaire pour nos futurs employés. Ensuite, les cohortes ennemies nous encerclent et nous imposent un siège. À ce moment là, le doute et l’incertitude s’emparent de nos troupes. L’attente est longue, sans signe de renforts à venir, nous nous efforçons de croire qu’une percée dans les lignes ennemies va pouvoir rompre le siège. Après trois nouveaux mois, lors desquels des dizaines d’échanges de feu nourri virent s’entrecroiser plans modifiés, nouveaux dessins de façade et signatures d’experts, le front s’effrite enfin. Aux alentours de Noël, comme un cadeau miraculeux, le Colonel APH nous présente sa reddition sans condition. Nos hommes jubilent, cet adversaire était supposé être le plus robuste.

 

Pourtant, notre dossier est retardé par une manœuvre sournoise du maire lui-même : il décide de repousser tous les dossiers après le Nouvel An afin d’imposer une augmentation de 25% des droits municipaux à tout le monde, inflation oblige. Pour ce faire, il créé une normativa qui annule une loi permettant d’éviter de passer par la place forte de Demolición en cas de destruction de moins de 10% de son bâtiment, ce qui était notre cas. Notre gestor, infiltré derrière les lignes ennemies, pense pouvoir faire appel de la normativa en alliance avec ses collègues. Tout cela nous oblige à attendre le mois de janvier pour entériner notre victoire sur APH et nous restons dans l’attente d’informations de notre agent double concernant la normativa.

 

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La "muni", le QG ennemi camouflé derrière une affiche géante

célébrant l'élection du Papa Francisco.

 

Le soleil écrasant de l’été porteño n’invite pas à la fête. Au contraire, cette période perturbée par les vagues de chaleur présage la contre-attaque la plus violente que nous ayons eu a subir de la part de l’administration : la grève. Combinant les grandes vacances à cette arme de destruction massive, l’ennemi sans pitié nous met à genoux pendant plus de deux mois. Alors que nous pensions venir à bout du quatrième et dernier camp retranché – Incendios - sans difficulté, nous restons totalement désemparés face à la roublardise de ces chiens municipaux.  Nos supplications n’y changent rien, le bloc adverse est inamovible, comme immunisé à nos assauts. Quand les terribles effets de la grève s’estompent enfin, la guerre redouble d’intensité. L’armée d’Incendios nous demande d’apporter des modifications à nos plans totalement à l’opposé des précédentes exigences d’APH. Le désordre complet qui semble régner dans les rangs d’en face ne nuit qu’à nous. C’est une nouvelle technique militaire qui désoriente complètement nos lignes défensives, architectes en premier. Cette manœuvre audacieuse d’Incendios nous oblige à renforcer nos rangs. Nous faisons appelle à un ingénieur estructuralista, qui ajoute sa signature à la dizaine que l’on doit réunir à nouveau et bien sûr, faire certifier par notaire. Notre dossier est présenté une nouvelle fois, décoré de nouvelles breloques tels que plans assermentés, multiples paperasses et coupes transversales de l’immeuble. La guerre se prolonge d’un mois et semble toucher à sa fin, Incendios va céder.

 

C’est là que notre gestor nous apprend la mauvaise nouvelle : la fameuse normativa a tenu bon face aux coups de butoirs du Consejo de Arquitectos. Catastrophe ! Il va donc falloir demander un cinquième permis. Le moral en berne, notre armée reprend son inexorable marche vers l’aviso de obra. Un ingénieur excavasionista vient grossir nos rangs, ainsi que deux inspecteurs en Hygiene y Salud. On ne comprend pas vraiment ce qu’ils viennent faire dans ce conflit mais leur présence semble requise. Un peu comme les canadiens pendant la Seconde Guerre Mondiale. Après quelques mois supplémentaires de bombardements intensifs de formulaires et de plans modifiés, Demolición capitule.

 

L’aviso de obra ne nous est pas remis immédiatement. Une guerre ne se termine jamais après la dernière bataille remportée, les Américains en savent quelque chose. De nombreux rendez-vous entre nos généraux et les chefs de guerre adverses préparent l’armistice. Les dernières poches rebelles municipales nous demandent, entre autre, de faire figurer certaines zones de nos plans en rouge et non pas en noir. Il faut donc tout réimprimer, refaire signer à dix de nos capitaines et tout certifier de nouveau. Une broutille après les affres dont nous nous échappons à peine. Les relations privilégiées qu’entretiennent les chefs d’Etat-Major des deux camps permettent de trouver un terrain d’entente et d’enfin enterrer la hache de guerre.

 

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Vous voyez le petit panneau blanc sur la gauche? C'est ça l'aviso de obra

 

Après onze mois d’affrontements intenses et douloureux, nous célébrons la victoire. Les travaux peuvent enfin commencer ! Éreintés nous nous tournons vers de nouveaux défis en espérant que c’était la Der des Ders. Sachant que nous allons devoir obtenir une habilitation commerciale, rien n’est moins sûr. Mais pour le moment, nous savourons cet aviso de obra comme une Libération !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* Clausura : clôture, fermeture forcée pouvant durer plusieurs mois

   Juicio : procès



11/09/2013
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